Le jour où Strasbourg a tenté de nous plumer…

Le 4 avril 1953, le Toulouse Football-Club se déplace à la Meinau pour disputer un match choc de Deuxième Division. Mais si ce match est mémorable, ce n’est pas tant pour son résultat, que pour ses évènements extra-sportifs. Retour sur le jour où Strasbourg a tenté de nous plumer (Jeanne-Marie)…  

53Fi6371 Foot. TFC [Toulouse Football Club Cercle Athlétique de Paris] Stadium municipal de Toulouse, 1 bis allées Gabriel Biénès. 24 mai 1953. Vue de l’équipe toulousaine et de sa mascotte l’oie Jeanne-Marie.

Une rencontre pour la montée

Lors de la saison 1952-1953, le TFC est en restructuration. Après les déboires des deux années précédentes – descente en D2 en 1951, une 12e place l’année suivante, des finances au plus bas, et si cela ne suffit pas des divisions au sein de la présidence – le choix du changement est fait. M. Puntis, ancien trésorier du club, prend la tête du club. L’entraîneur de l’époque, Edmond Enée est démis de ses fonctions, remplacé par l’ex-entraîneur strasbourgeois, Charles Nicolas. Ce dernier venait tout juste d’être licencié de son ancien club, suite à sa rétrogradation en D2. 

1958-1959: René Pleimelding (à gauche), discutant avec le président Puntis (à droite).

L’objectif du club pour la saison est simple: remonter en première division. Et pour y parvenir, il peut compter sur des joueurs talentueux. Le portier Rouxel s’occupe de garder les cages, avec devant lui, le défenseur René Pleimelding – futur capitaine lors de la victoire en coupe de France en 1957 -, le milieu de terrain Pierre Cahuzac et la triplette offensive: Abdelhamid Bouchouk, Bror Mellberg – international suédois, qui finira meilleur buteur à la fin de la saison avec 27 buts – et le Finlandais Rytkonen. Une équipe qui ne masque donc pas ses ambitions !

Pierre Cahuzac, joueur de champ du TFC de 1952 à 1961 avec plus de 300 matchs, puis entraîneur des Violets de 1979 à 1984.
Equipe du TFC de l’époque

Lors de la 27e journée de championnat, Toulouse rencontre Strasbourg. Les deux clubs sont alors premier ex-aequo, avec à leurs comptes 44 points, en 20 victoires,4 nuls et 3 défaites. Une égalité parfaite. Le match a la dimension d’une finale, puisque celui qui remportera le match prendra une bonne avance pour le titre de champion de D2. Pour l’occasion, trois cars de supporters toulousains font le déplacement à la Meinau. 

Un match choc, ou le choc du match ? Résumé d’une rencontre clownesque:

Le match débute fort. Sûrement trop fort, puisque l’arbitre de la rencontre M. Tordjmannretenez bien son nom, il va revenir souvent ci-dessous- se blesse au bout de 15 minutes de jeu. Sa gêne à la jambe ne lui permet pas de suivre correctement le déroulé de la rencontre. Malgré tout, il poursuit l’arbitrage… en boitant certes, mais il le poursuit ! 

Toulouse continue d’attaquer, Mellberg entre dans la surface et chute. M. Tordjmann siffle penalty pour Toulouse. Si pour certains l’attaquant toulousain a malencontreusement frappé le sol, causant donc sa chute; pour d’autres – c’est le cas de l’arbitre central, pour notre plus grand bonheur – le défenseur strasbourgeois Krug est à l’origine de la faute. Léon Rossi transforme le penalty et ouvre le score pour Toulouse. 

53Fi6373 Foot. TFC [Toulouse Football Club Cercle Athlétique de Paris] Stadium municipal de Toulouse, 1 bis allées Gabriel Biénès. 24 mai 1953. Vue d’une action de jeu lors du match entre le Toulouse Football Club et le Cercle Atlantique de Paris

Peu de temps avant la pause, Krug se rattrape en égalisant. Mi-temps; les deux équipes sont renvoyées au vestiaire sur un score nul. Un temps de repos qui va être l’occasion pour M. Tordjmann de se soigner. Des soins qui s’avèrent nécessaires, puisque le match va être interrompu… une trentaine de minutes. De quoi remettre sur pied l’arbitre central…mais surtout de faire monter la tension…

Au retour de la pause, Mellberg redonne l’avantage à Toulouse (2-1). Les Strasbourgeois poussés par leur public vont se créer des occasions. Ils vont même égaliser une première fois, avant que l’arbitre ne le refuse pour une main. Puis quelques temps plus tard, M. Tordjmann annule à nouveau un but des alsaciens, qui selon lui ne serait pas rentré dans les cages. Aussitôt le public strasbourgeois fait ressentir son mécontentement. Entre envahissement de terrain, jets de bouteille, bagarre de joueurs…. Tout le monde y passe! L’arbitre est alors amené dans un car de police dans lequel il reste jusqu’à 22h. Le temps que les forces de l’ordre éloignent les supporters qui l’attendent à la sortie. 

Le public, tout comme le dirigeant strasbourgeois M. Scheuer, s’empresse alors de remettre la faute sur l’arbitrage: “Les sacrifices que nous avons faits pendant une saison entière ont été inutiles par la faute d’un arbitrage partial. Le but de Carré était parfaitement valable.”   

Certains journalistes sportifs, tels que Louis Naville de Paris-Presse, soulignent quant à eux que les fautes commises par l’arbitre eurent un impact pour les deux camps. Un penalty aurait notamment dû être octroyé à Toulouse, mais n’a pas été sifflé. Bref un match clownesque qui va se poursuivre dans les vestiaires…

Les dirigeants ont eux aussi leurs petites bagarres. Le président toulousain avait amené en signe de présent, une oie vivante: celle que l’on surnomme “l’oie Jeanne-Marie”. Mais, au vu du résultat, le dirigeant alsacien s’emporte et décoche un coup de pied dans la volaille, ce qui lui fait perdre quelques plumes… M. Puntis décide alors de la ramener à Toulouse. Les Toulousains laissent donc quelques plumes à Strasbourg, mais parviennent à ramener le plus important: les 3 points (ou plutôt les 2 points à l’époque), signe d’un bon pas pour la montée, ainsi que l’oie Jeanne Marie, bien vivante.

L’oie, un symbole régional qui devient une mascotte toulousaine

Après l’événement face à Strasbourg, l’oie Jeanne-Marie est rapidement érigée comme mascotte du club. Elle est présentée aux matchs, puis à sa mort est empaillée où elle trône au siège du club. 

Mais derrière cette péripétie, le choix de l’oie comme mascotte du club s’explique aussi par tout un folklore régional. L’oie constitue un véritable symbole du Sud-Ouest, et notamment de la région toulousaine. Dès le XVIIIe siècle, elle est utilisé comme moyen d’offrande par les élites nobiliaires du Sud-Ouest. L’élevage d’oie est alors caractéristique du toulousain durant une longue période, mais celui-ci va plus particulièrement s’affirmer au XIXe siècle avec la résurgence du foie gras. L’oie de Toulouse, une espèce issue des environs de la ville, fait alors la renommée de la région à l’échelle internationale, pour son usage dans la production de la spécialité culinaire. Le XIXe siècle est un moment privilégié d’affirmation de la cuisine régionale simultanément à celle des identités de chaque province. A l’échelle nationale, mais aussi internationale, l’élevage de l’oie est retenu comme un symbole et une spécificité de la région du toulousain. Par exemple, l’auteur politique Louis Sébastien Mercier dans son article « Gourmand » du Tableau de Paris, rend compte des aliments qui font la réputation gastronomique des provinces:

« S’il vous parle, il ne vous entretient que des dindes aux Truffes du Périgord, des pâtés de foie gras de Toulouse... »

Louis Sébastien Mercier, 1781

Par ailleurs, dans le conflit autour de la ville d’origine du Cassoulet, la spécificité de Toulouse, par rapport à Castelnaudary et Carcassonne, se situe dans la surenchère de confie d’oie à la préparation [Rambourg, 2013]. La production et l’élevage de l’oie est même reconnu à l’échelle mondiale. Le prince allemand Pückler-Muskau décrit en 1836 son plaisir de découvrir la France:

« Pays aux romantiques beautés, le pays des truffes et du vin de Bordeaux, des cailles et des ortolans, des truites et du poisson de mer, des terrines de Nérac et des pâtés de Toulouse »

Le Prince allemand Pückler-Muskau, 1836

L’oie devient donc un véritable symbole de la région à l’échelle nationale et internationale. Par ailleurs, on retrouve l’oie sur de nombreux blasons de communes de la Haute Garonne: Fronton, Buzet-sur-Tarn, Pinsaguel, Martres-Tolosane, Montberon.

Blason de la ville de Fronton

Dès lors, le caractère symbolique de l’oie dans la région, ainsi que l’évènement de Jeanne-Marie à Strasbourg, participe à faire de l’oie un véritable emblème du club. Dès les années 1950 et 1960, l’oie orne de nombreuses représentations du TFC, comme des calendriers ou des affiches. Avec la mort du club en 1967, celle-ci disparaît, avant d’être réhabilitée dans les années 1980 et 1990 (cf. l’écharpe ci-dessous). Olivier Sadran tentera d’en faire à nouveau la mascotte du club, mais en vain… L’oie a aujourd’hui disparu des représentations iconographiques du TFC, mais malgré tout Jeanne-Marie a laissé sa pierre (ou plutôt sa plume) à l’édifice de l’histoire du TFC.

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